Zeitschriften » Internationale Situationniste » Numéro 1
Michèle Bernstein

Pas d’indulgences inutiles

Une collaboration d’allure, si l’on veut, intellectuelle ou artistique, dans un groupe se livrant à des recherches du genre des nôtres, engage plus ou moins notre usage de la vie quotidienne. Elle est toujours mêlée d’une certaine amitié.

Par conséquent lorsque nous pensons à ceux qui ont participé à cet accord, puis en ont été exclus, nous sommes obligés de penser qu’ils ont aussi été nos amis. Quelquefois, c’est un plaisir. Pour d’autres, c’est ridicule et gênant.

Dans l’ensemble, la suite a prouvé le bien fondé de nos reproches et le caractère irrécupérable des gens qui n’ont pu se maintenir parmi nous. Peu d’entre eux, mais enfin il y en eut, ont rejoint l’Église ou les troupes coloniales. Les autres se suffisent de l’intelligentsia. Ils y vieillissent. No tre époque est telle qu’ils n’y font pas même carrière : Françoise Giroud est parfaite dans sa place, et aussi longtemps que ce genre se portera il n’y a aucune raison de la remplacer par du demi-génie en chômage. De sorte que l’un, qui travaillait sous de faux noms dans la littérature por nographique-du-cœur, en est venu, pour donner du goût à la chose, à faire de nouveaux ouvrages du genre, et à rééditer certains des anciens, sous sa véritable identité d’« artiste d’avant-garde ». Si donc il retrouvait, par hasard, un second souffle, c’est sous le manteau qu’il devrait exprimer une idée sérieuse, pour faire croire que c’est un autre. Ce n’est pas le même qui a fini par se faire un nom en fournissant un mode de rébus aux potins de la commère, c’est un proche disciple. Mais très éloigné de telles ambitions, résigné à être négligé par tous, cet honnête théoricien belge qui fut autrefois, avec certains de nos amis d’à présent dans l’« Internationale des artistes expérimentaux » s’est, lui, si bien re tranché dans les goûts et les souvenirs de sa jeunesse qu’il peut utiliser dans un débat idéologique quelques arguments nationalistes— en faveur de la Belgique bien sûr.

Un plus grand nombre encore d’individus n’a même jamais pu parvenir à s’intégrer à nous, malgré l’indulgence extrême que nous avons toujours eue pour ceux qui n’avaient encore rien fait, rien dit, ou seulement quelques vagues sottises. Nous en avons vu beaucoup, qui sentaient confusément que quelque chose devait se passer là, et qui tournaient Internationale situationniste N°1 / Page 8 autour, très attirés sans être eux-mêmes très attirants. Ils étaient finalement sur le modèle du fidèle jeune homme dans la garde montante du surréalisme, un couteau sans manche auquel il manque quelque chose.

La récente constitution de l’Internationale situationniste a donné une nouvelle actualité aux questions d’accord et de rupture. Une période de discussions, de pourparlers à égalité entre divers groupes, commencée au congrès d’Alba, s’est close à Cosio d’Arroscia au profit d’une organisation disciplinée. Le résultat de ces conditions objectives nouvelles a été d’obliger à l’opposition ouverte certains éléments opportunistes, qui ont été immédiatement éliminés (épuration de la section italienne). D’autre part, certaines attitudes d’attentisme ont cessé d’être tolérables, et ceux de nos alliés qui n’ont pas cru devoir nous rejoindre immédiatement se sont par là démasqués comme adversaires. C’est sur le programme développé depuis lors par la majorité de l’I.S. que nous ont rejoint tous les éléments nouveaux, et ce serait risquer de se couper de ces éléments, et surtout de ceux que nous rencontrerons dans l’avenir, que d’accepter de poursuivre le moindre dialogue avec ceux qui ont manifesté, depuis Alba, leur irrémédiable usure.

Nous sommes devenus plus forts, plus séduisants donc. Nous ne voulons toujours pas de relations inoffensives, et nous ne voulons pas de relations qui puissent servir nos adversaires. Mathieu, qui pourtant ne peut pas ignorer ce que nous pensons de lui, essayait en mars dernier de faire glisser une de ses œuvres dans une construction d’ambiance situationniste projetée. Et Tapié n’en vient-il pas à dire, par une méthode qui fait aussitôt penser à la bande de singes pillant un dépôt de machines à écrire : « Comme le passionnel est autre, à son échelle tout change dans les structures du comportement : l’œuvre complète à l’échelle de maintenant est celle où les structures autres, donc ensemblistes, transcendent un contenu au moins passionnel » (Évidences paroxystiques qui datent d’avril dernier) ? Mais il est hautement improbable qu’il arrive tout seul à trouver un sens à son enchaînement de vocabulaire parodique, et hautement improbable que nous acceptions jamais ses avances. Qu’il disparaisse tout de suite, nous verrons bien si les pro chains ne seront pas meilleurs.

Disons nettement que tous les situationnistes conserveront l’héritage des inimitiés de leurs groupements constitutifs, et qu’il n’y a pas de retour possible pour ceux que nous avons une fois été contraints de mépriser. Mais nous n’avons pas de la rupture une conception idéaliste, abstraite, absolue. Il faut voir quand une rencontre dans une tâche collective concrète devient impossible, mais aussi chercher si cette rencontre, dans des circonstances changées, ne redevient pas possible et souhaitable, entre des personnes qui ont pu se garder une certaine estime.

Il y a des gens — deux ou trois peut-être — que nous avons connus, qui ont travaillé avec nous, qui sont partis, ou qui ont été priés de le faire pour des raisons aujourd’hui dépassées. Et qui, depuis, se sont gardés de toute résignation : du moins il nous est permis de l’espérer. Pour les avoir connus, et pour avoir su quelles étaient leurs possibilités, nous pensons qu’elles sont égales ou supérieures maintenant, et que leur place peut encore être avec nous. Il est vrai qu’un travail commun tel que celui que nous avions entrepris, et que nous poursuivons, ne peut aller sans être mêlé d’amitié. Je l’ai dit pour commencer. Mais il est vrai aussi qu’il ne peut être assimilé à l’amitié, et qu’il ne devrait pas être sujet aux mêmes faiblesses. Ni aux mêmes modes de continuité ou de relâchement.

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Erstveröffentlichung im FORVM:
juin
1958
Numéro 1, Seite 25
Autor/inn/en:

Michèle Bernstein:

Geboren 1932 in Paris. Sie studierte an der Sorbonne und traf ab 1952 in der Bar „Moineau“ auf die Mitglieder der Lettristen und späteren Situationisten. 1954 heiratete sie Guy Debord und veröffentlichte Texte in Potlatch und der Internationale Situationniste. 1960 erschien Alle Pferde des Königs, 1961 gefolgt von La Nuit, der genau die gleiche Geschichte wie Alle Pferde des Königs erzählt, allerdings mit Stilmitteln des Nouveau Roman. Offiziell trat Bernstein 1967 aus der SI aus ; sie lebte ab 1982 in England, heute wieder in Paris.

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