Zeitschriften » Internationale Situationniste » Numéro 5
Asger Jorn

La création ouverte et ses ennemis

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Bien des gens n’eussent jamais été connus, si d’excellents adversaires n’eussent pas fait état d’eux. Il n’y a point de plus haute vengeance que l’oubli ; car c’est ensevelir ces gens-là dans la poussière de leur néant.

Baltasar Gracian. L’Homme de Cour.

« J’ai toujours considéré l’Internationale situationniste comme l’une de ces erreurs intellectuelles que l’on doit abandonner à la durée qui finit par émietter et éparpiller ses propres cadavres. J’ai toujours eu en horreur les exploiteurs des découvertes des autres, qui ne se justifient que par les synthèses qu’ils effectuent. J’ai raison de considérer les situationnistes comme des sous-marxistes de vingtième zone remplis de formules troglodytes anti-culturelles. L’ex-peintre du mouvement Cobra dont les principes n’ont abouti à rien (c’est de moi qu’il s’agit, Asger Jorn), qui ne reproduit que de l’abstrait lyrique de quatrième zone ou du cinquième ordre, et qui ne s’est manifesté d’une façon cohérente qu’après cette guerre, en 1948, avec la formation de Cobra, inspiré par Bjerke Petersen, auquel Richardt Mortensen, Egler Bille et Egill Jacobsen ont apporté leur appui avant lui ; et dont l’apport même dans son propre pays est resté sans importance réelle (car il y a des artistes qui, s’ils ne dévoilent rien sur le plan international, appliquent des créations forgées ailleurs dans un cadre national), je lui conseille de s’en tenir à la peinture, non parce que j’estime ses tableaux, mais parce que j’ai lu ses œuvres “philosophiques”. L’art abstrait, surtout celui d’un fabricant pré facé par Jacques Prévert, le Paul Géraldy du surréalisme, doit se vendre bien et passionner toutes les midinettes. Ma conception culturelle et ma création m’imposent d’être rigoureux dans mes écrits. J’ai déjà assez de difficultés pour être responsable seulement de mes propres écrits, où il n’y a aucune phrase fausse, aucun jugement à reprendre. » Pour toutes les raisons qu’il expose ainsi, je comprends parfaitement que le lettriste Maurice Lemaître ait laissé à un écrivain à gages le soin de remplir en petits caractères très serrés 136 pages de sa revue, Poésie Nouvelle n° 13, avec une étude sur l’Internationale situationniste.

L’étendue énorme de l’ouvrage est son unique caractère exceptionnel, ce qui s’explique aisément. Un effort d’invention et de compréhension, comme je pense l’avoir montré dans mon étude sur la valeur, ne peut être payé à l’heure, et par conséquent n’a pas de mesure objective en argent. Les habitudes du salarié industriel ont évidemment pénétré certaines couches à la frontière de la vie intellectuelle, et par exemple le journalisme de routine est payé à la ligne. Mais il est évident que l’intérêt de ce type de travailleurs est d’augmenter la vitesse et la quantité de sa production au détriment de la qualité. Ceci se voit surtout dans la pauvreté des informations, car celles-ci doivent être réunies dans un temps qui n’est pas payé. Et dans le niveau d’un pareil travail, qui implique que les bailleurs de fonds satisfaits à si bon compte ont une intelligence inférieure et très facilement comblée. Les « raisons straté gioues » dont Lemaître fait état, et qui l’ont forcé à commettre une telle imprudence, restent obscures. Si, comme il le dit, il avait « écarté l’idée de s’expliquer sur l’I.S. » lui-même, il eût mieux valu laisser tomber car rément le sujet, ou bien confier le travail à un homme de culture. Parce que Lemaître, en tant qu’entrepreneur, est complètement responsable du travail de son tâcheron.

Dans Internationale Situationniste numéro 4, j’avais dévoilé le système, la grammaire idéologique de Lemaître, en précisant que c’était une optique subjective de positions établies par rapport à Lemaître lui-même, et non un système objectif. Lemaître avoue ses ignorances et son manque de créativité scientifique (p. 74). Comment peut-il alors prendre ma constatation pour une insulte ? Il est indiscutable que ma critique du concept marxiste de la valeur est strictement scientifique, et c’est, du reste, la première critique complète qui en ait été faite. Lemaître l’appelle du « sous-sous-sous-marxisme ». Et pourquoi pas ? Il faut cependant noter que Lemaître a reconnu et mis en valeur les caractères scientifiques dans le travail expérimental de l’I.S. puisqu’il a pu traiter ce sujet sur 136 pages sans se sentir jamais obligé de mentionner un seul nom des participants de cette expérience. C’est de l’objectivité pure. Lemaître a joué sur la loi des grands nombres. Les multiples citations qu’il attribue indistinctement à quelqu’un qu’il appelle « le situationniste » sont prises dans les écrits d’exactement dix de nos camarades (les déclarations collectives de l’I.S. n’étant pas en question ici : ce chiffre s’applique aux seuls textes qui se trouvaient signés individuellement par leurs auteurs).

Lemaître est pris au piège entre l’absolu et le système de mesure de la géométrie euclidienne classique, comme le marxisme l’a été. Il le pousse seulement jusqu’aux drôleries involontaires, comme celle de vouloir distinguer des gradations d’éternité. Il prétend (p. 56) être capable de s’assurer une victoire « plus éternelle » que n’importe qui !

D’ailleurs, lire Lemaître, c’est très drôle. Le caractère post-marxiste inspiré par l’organisation des ouvriers luttant pour améliorer leur situation économique est nettement visible à la base de l’érotologie pratique que Lemaître a mise au point en plusieurs gros livres. L’effort ainsi présenté pour organiser un syndicat des gigolos, systématiser la lutte pour l’augmentation de leurs salaires, et améliorer notablement leur technique pour satisfaire les passions, même les plus dramatiques, de leurs clientes, est une honnête entreprise réformiste, de défense du niveau de vie dans des emplois existants du cadre économique actuel. Lemaître avait admis naguère que cette éducation serait impuissante au stade situationniste du prodige, mais il n’a pas su tirer parti de cette intuition. L’homme peut naturellement, s’il fait vraiment des efforts, être considéré comme producteur, et la femme comme consommateur dans le processus érotique, si leurs relations restent sans conséquence. Et si le nombre des naissances de garçons diminuait considérablement par rapport à celui des filles, ceci pourrait ouvrir des perspectives qui mériteraient des considérations économiques. Mais il est impossible de considérer la jeunesse comme étant plus producteur que consommateur ; et parfaitement contre l’intérêt de la jeunesse de diminuer sa consommation sur le plan culturel, au moyen de la réduction des années scolaires réclamée par Lemaître, afin de la lancer plus vite dans la production, même si cela pouvait intéresser l’industrie. La lutte de Marx dans ce domaine restera pour toujours d’une valeur passionnante, et notre but est de confirmer le droit, non seulement pour la jeunesse, mais pour tout individu, de se réaliser suivant ses désirs libres dans une création et consommation autonomes. Le foyer d’un tel développe ment pourra être d’abord l’U.N.E.S.C.O. au moment où l’I.S. en tiendra les commandes ; un nouveau type d’universités populaires, détachées de la consommation passive de l’ancienne culture ; enfin, des centres utopiques à édifier qui, par rapport à certains aménagements actuels de l’espace social des loisirs, devront être plus complètement libérés de la vie quotidienne dominante et, à la fois, fonctionner comme des têtes de pont pour une invasion de cette vie quotidienne, au lieu de prétendre à s’en séparer.

Vue comme œuvre littéraire, comme farce à la Rabelais, la théorie économique de Lemaître, avec la révolte de la jeunesse prise comme caricature de la pensée révolutionnaire et socialiste au vingtième siècle, aurait été un excellent livre. Mais au moment où Lemaître montre qu’il la prend au sérieux, il est un démagogue. Un des trucs classiques des démagogues est d’ameuter les gens contre des dangers qu’ils connaissent tous, et qui les excitent, mais qui sont devenus inoffensifs. Depuis la guerre, c’est la mode de crier au fascisme à tort et à travers, alors que l’on prépare de nouveaux conditionnements socio-culturels, alors que les nouveaux dangers idéologiques paraissent inoffensifs : et d’abord, le réarmement moral par toutes les variantes de fanatisme néo-religieux. Loin de « méconnaître le pouvoir de sa méthode », comme dit Lemaître, je la reconnais, je la dénonce, je lui déclare la guerre.

Je préfère la méthode contraire. Et l’unique considération que je puisse accorder à Lemaître, à son valet de plume, à ceux qui pourraient adhé rer à leur système de pensée, ou bien plus probablement le reprendre et l’utiliser sans eux, c’est de citer les phrases auxquelles je m’oppose absolument. On peut lire dans ce numéro 13 de Poésie Nouvelle :

Mon échelle de mérites basée sur les œuvres ou les actions qui améliorent la condition humaine place à leur rang inférieur les pratiques courantes provisoires. Je crois que sur le plan quotidien le “non-être” formulé par certains philosophes existentialistes est vrai : nous ne sommes qu’une masse de déchets ayant des possibilités de choix acquises et limitées. Mais ce qui distingue mon système est que, pour moi, la seule liberté, qui est minime, réside dans la minuscule invention ou dé couverte de quelque être rare qui s’appelle le “novateur”, que les autres humains ne peuvent que suivre dans le domaine de sa révélation, comme ils ont suivi jusque-là le “moins bon”, l’inférieur. (p. 116).

J’ai toujours cru, de nouveau, à tort ou à raison, pouvoir quelquefois mieux utiliser les énergies de mes semblables qu’eux-mêmes. (p. 44).

Ils devraient me faire confiance et me suivre, au lieu de rester à jamais en arrière. (p. 29).

Les religieux juifs peuvent prétendre que personne n’est allé plus loin qu’eux tant que le Messie n’est pas arrivé. Les chrétiens ont raison d’affirmer qu’ils n’ont pas été surclassés tant que leurs semblables n’ont pas été sauvés de leur misère, et tant qu’ils n’ont pas assisté à la résurrection des morts ... À ce niveau général, je donne raison à ces groupements qui défendent certaines valeurs essentielles et que j’espère dépasser honnêtement en leur offrant ce qu’ils cherchent : le Messie, le salut humain, la résurrection des morts, la Gnose. (p. 28).

Les situationnistes, en sous-troglodytes qu’ils sont, ne veulent plus rien conserver ... rejettent non seulement le futur des disciplines culturelles, mais aussi le passé et le présent, au nom d’un bavardage pseudo-utopique invertébré, infantile et arriéré ... finalement la recherche des disciplines de la connaissance rejettera et punira nos réactionnaires ignorants, comme elle en a rejeté et puni d’autres dans le passé. (p. 63).

Je crois que ces extraits du Mein Kampf de Lemaître suffisent pour éclairer sa tendance principale envers « l’art dégénéré ». Quant aux menaces, ceux qui s’aventurent à en faire usage ne sont pas toujours ceux qui disposent des capacités de sanctions les plus étendues. Et nous ne sommes pas le moins du monde découragés de cette vie « provisoire » à construire parce qu’un Lemaître nous avoue (p. 123) qu’il a « une grande horreur de sa personne vivante ». C’est bien son problème ! Il dit aussi qu’il préfère Malraux aux situationnistes (mais arrivera-t-il à être payé de retour ?). En tout cas, je lui laisse Malraux. Et pour rien.

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Je suis très triste, mais malgré tous mes efforts, M. Mesens ne veut pas publier PIN. Même quand je lui ai dit que nous ne voulions pas d’ar gent, il a ri et a dit que, s’il le publiait, il nous faudrait lui donner de l’argent, mais qu’il n’en avait pas l’intention. Il l’a lu attentivement mais il ne l’a pas aimé. Il dit qu’il aurait été plus actuel il y a vingt-cinq ans, mais que maintenant nous ne rencontrerions pas beaucoup de compréhension ...

Il y a encore autre chose : il y a des imitateurs, par exemple, les lettristes à Paris, qui copient l’Ursonate de Hausmann et de moi, et ne nous mentionnent même pas, nous qui l’avons fait vingt-cinq ans avant eux, et avec de meilleures raisons.

Kurt Schwitters. Lettre du 29-3-47, citée dans Courrier Dada.

Quelles armes Lemaître envisage-t-il d’employer ? Ici, il tombe dans la théorie psychiatrique d’un petit Suisse appelé Karl Jaspers qui, dans sa perspective, atteint une « grandeur » égale à celle de Moïse et de Platon (p. 66 et p. 80). Dans la perspective de Lemaître, ce Jaspers est de venu énorme, parce qu’il est plus près de lui dans le temps et les idées. L’énormité de Jaspers, qui a mérité d’être considéré comme un des plus fameux imbéciles de notre siècle, est d’avoir postulé, avec toute l’auto rité de la psychiatrie non-scientifique, que tout individu qui n’est pas un imbécile comme lui, est un malade mental, et par ce fait un danger public que la société doit pouvoir se permettre d’enfermer et de soigner. Lemaître a amplifié cette idée à la dimension mondiale : tout le monde serait malade ; une thérapeutique intégrale serait nécessaire et pleinement justifiée ; et le thérapeuthe, ce serait lui (citation : « ... seul à avoir proposé une thérapeutique intégrale capable de guérir la maladie permanente de la jeunesse et de l’histoire du monde. », p. 55).

Mais qu’est-ce que cette maladie permanente de l’histoire du monde ? C’est sa jeunesse, et rien que cela. Dans la phase de jeunesse, chaque individu ou groupement possède une volonté fantastique, en rapport avec des capacités minimes et une connaissance nulle. L’âge adulte possède une puissance réelle plus forte que sa volonté, qui s’est soumise à la routine des actions. La fatigue du vieillissement se compense par l’expérience, la connaissance, qui domine la puissance et la volonté. En proposant la Gnose pour le sauvetage de la jeunesse, Lemaître pro pose seulement une méthode de vieillissement rapide, de même qu’il propose à la jeunesse d’engager aussi vite que possible sa volonté dans la volonté de puissance sociale, prisonnière du cadre existant.

Précisément, Lemaître reproche aux situationnistes de ne pas suivre la règle de son jeu : « Autant de formules mythiques et mystificatrices, qui interdisent leur classement et leur intégration dans le domaine du Savoir, empêchant aussi l’établissement des rapports historiques nécessaires entre dépassé-dépassant et dépassant-dépassé. » En effet. Fer mement assuré de sa succession linéaire, de sa petite hiérarchie, etc., aveugle à tout le reste, Lemaître crie que les situationnistes ne l’ont pas dépassé et sont à placer bien moins haut que lui. Et alors ? Mon ami le poète danois Jens August Schade me disait un jour : « On peut tomber si bas que la chute devient une montée. » Il n’y a rien de mystifiant dans notre comportement. Je n’ai jamais eu envie de vous dépasser, Lemaître et Compagnie. Nous nous sommes croisés : c’est tout. Et nous allons maintenant nous éloigner du même mouvement que nous nous sommes approchés, sans que cette rencontre ait eu la moindre impor tance.

L’exemple léninien des troglodytes est également très mal choisi. Le conflit de Lénine avec les futuristes russes n’est qu’un exemple dans une crise générale et un détournement de la révolution auxquels Lénine a contribué avec son attaque trop pressée et superficielle contre le gauchisme considéré comme « maladie d’enfant », et non comme maladie de l’enfance, de l’espoir. D’ailleurs, je suis assez vieux pour me souvenir de l’époque où Lénine lui-même était considéré comme un troglodyte par tout le monde. Un jour, je serai probablement employé, quand je serai mort, comme anti-troglodyte contre quelqu’un.

Lemaître s’affole à l’idée que le temps pourrait abolir les références culturelles démodées qu’il a trouvées, ou fait relever par son scribe spé cialisé, dans les bibliothèques publiques. Mais chacun sait que, comme réalité vivante, la culture est ce qui reste quand on a oublié tout ce que l’on avait appris. Rien n’est pire que la sottise combinée à une mémoire à toute épreuve. Ceci sans vouloir discuter la faible qualité, les lacunes et le bluff dans le digest d’encyclopédisme du brain trust de Lemaître.

Lemaître semble dédaigner la valeur expérimentale que nous avons reconnue au mouvement lettriste, autour de 1950, dans deux ou trois secteurs de la culture. Il dit que l’aspect expérimental, dans le lettrisme, a été réel mais négligeable en comparaison de sa valeur essentielle : un système de création. Ainsi, il crache imprudemment dans sa seule assiette, car nous considérons, et l’histoire considérera avec nous, tout ce qu’il appelle sa « création » comme absolument nulle et non avenue. Parce que Lemaître croit que c’est son rêve solipsiste de création qui doit être reconnu comme la seule valeur historique, il s’étonne que, par exemple, nous ne reconnaissions pas l’importance de la poésie lettriste. Mais c’est que cette poésie n’a d’importance comme création artistique qu’en fonction de la systématisation « créatique » arbitraire et intransmissible de Lemaître. Bien que l’ensemble du mouvement lettriste ait tenu quelque temps le rôle d’une réelle avant-garde dans une époque donnée, la poésie onomatopéique qui en fut la première manifestation, venant plus de vingt ans après Kurt Schwitters, n’avait évidemment rien d’expérimental.

Le cas lettriste d’ailleurs n’a rien d’unique, sauf à Paris. Cependant, Le maître est si borné géographiquement qu’il mesure sans rire les influences comparées de l’I.S. et de groupuscules qui se sont manifestés six mois sur la Rive Gauche, et dont il est resté quasiment seul au monde à savoir ce que ce fut ; et il les mesure aux « articles à la une » que peuvent dédier les journaux parisiens quand ils sont habilement sollicités, ou au fait de « remplir Paris des affiches de leur nom » (p. 41). Ce Lemaître, prêt à toutes les concessions pour faire connaître ses découvertes qui, comme on l’a vu, sont à vendre à tous les mystificateurs en place, chré tiens ou autres, prétend qu’il a bien le temps d’être compris, et ne s’interroge pas sur les raisons de cette incompréhension totale, de ce refus de tout le monde, à propos de ses mirifiques créations. Le lettrisme a surgi il y a quinze ans, il ne choisissait pas d’ennemis dans la société, il voulait convertir tout le monde. Et il a présenté sans relâche la démonstration (sous-cartésienne) de ses dogmes tout au long d’une vingtaine de livres. Pourtant, il est resté extrêmement peu connu. Et Lemaître ne veut pas s’avouer que le surréalisme ou le symbolisme, pour reprendre ses exemples, quinze ans après leur apparition, s’étaient déjà largement imposés dans la culture ; alors que ces mouvements sont apparus dans des époques beaucoup moins avides que la nôtre de la nouveauté en tout domaine, et alors que des idéologies culturelles beaucoup moins décomposées que celles d’aujourd’hui les combattaient au nom de la conservation d’un ordre passé. Ainsi le parallèle allemand de cette anecdote de la « pensée lettriste », systématique, para-dialectique et ennuyeux à mort, s’appelle Max Bense. Ils sont également typiques de l’époque. Que voulez-vous ? Ils sont d’une grande utilité comme classeurs de valeurs. Mais de valeurs sans actualité. En termes de culture américanisée, ce sont les gadgets des Arts Ménagers de l’esprit.

3

Il faut bien peu de temps pour créer un matériel qui manque, beaucoup plus pour former du personnel. Et si une erreur a été commise dans la production de matériel, elle se répare, au besoin en détruisant la machine inutile et en la passant par profits et pertes. Un homme, une fois formé, ne se détruit pas ; il est prêt, pendant quarante ans, à exercer l’activité qu’il sait faire ...

Alfred Sauvy. De Malthus à Mao Tsé-Toung.

La perspective chinoise n’est pas la culture chinoise. Mais c’est une optique valable et importante. L’humanité vivante, réelle, couvre à tout moment à peu près deux siècles, le plus vieux ayant cent ans environ, et certains parmi les nouveaux-nés étant destinés à vivre aussi longtemps dans le futur. Il y a une tension perpétuelle entre ces deux extrêmes temporaires de l’humanité. Le cycle de cette roue de la vie, ce retour perpétuel, est une révolution permanente sur laquelle mille réflexions ont été faites depuis les Summériens, les bouddhistes, Platon, Schopenhauer, Nietzsche, et cela peut continuer. L’aboutissement de cette voie de la pensée à l’idée d’un seul tour orienté du déroulement de l’histoire, depuis un commencement unique jusqu’à une fin définitive et irréversible, c’est le zoroastrisme. Qui a transmis cette optique dualiste et cette orientation unilatérale au judaïsme, au christianisme, à l’islam ; en même temps qu’elle est passée dans le mithraïsme, le manichéisme et le gnosticisme. Il est évident, après les confessions gnostiques de Lemaître, qu’il n’est pas capable de comprendre le dynamisme dialec tique du bouddhisme, mais qu’il suivra le dualisme ; et que son appel à la jeunesse n’est qu’un simple détournement de mineurs, classique et traditionnellement occidental. Ainsi, je regrette d’avoir cru détecter les possibilités d’un système inédit, et relativement créatif en ce sens que l’application de la perspective chinoise dans la dimension du temps, et en Occident, aurait donné quelques résultats assez imprévisibles. Ceci rend le système de Lemaître encore plus simple. Il n’est rien que du néo-Sorel. J’avais cherché plus loin. Le fait de prendre souvent Lénine comme témoin de ses arguments, comme le fait de prêter l’origine de ces perspectives à Fichte, au lieu d’avouer que Sorel — qu’il reconnaît d’ailleurs avoir lu — en est l’inventeur, indiquent que Lemaître a plus puisé à cette source qu’il n’a l’intention de l’avouer publiquement. La perspective chinoise de Lemaître est appauvrie jusqu’à l’idéologie sore lienne, dont on connaît la postérité.

L’astuce de Sorel était d’avoir étudié la formule de l’ascendant psycho logique du christianisme, et d’avoir transporté la croyance dans le point zéro du futur (la fin du monde et l’ouverture vers le paradis inconnu) à un système purement technique. On se trouve alors capable de remplacer la fin du monde chrétienne par n’importe quoi : la grève générale, la révolution socialiste, ou, ce qui est plus moderne, l’homme qui appuie sur le bouton des missiles atomiques. On assure également la punition de tous ceux qui ne marchent pas droit dans cette perspective, en usant de la formule-clé de tous les événements historiques de notre siècle : l’accusation de trahison (de quoi ? du système). Quand je me suis opposé (dans La Roue de la Fortune) aux exigences mythologiques de Benjamin Péret, qui est à présent si haut dans l’estime de Lemaître, c’était parce que, pour moi, tout art est une multitude infinie de créations my thiques, et parce que j’oppose la créativité libre au retour à la croyance en un seul mythe, ou système de mythes, imposé. Ici, j’oppose l’idée des paradis multiples à celle que chérit Lemaître : le paradis unique, charogne idéologique encore une fois exhumée. Je ne pense pas que l’attitude de Péret à ce sujet ait jamais pu approcher une bêtise comme celle de Lemaître, mais alors je voyais venir le péril ; et maintenant Péret ne peut plus protester quand Lemaître, qui l’insultait stupidement en 1952, pour « défaut de création », s’appuie sur lui.

« Les aventures de Superman-le-situationniste ». Comics de SPUR nᵒ 2.

En tout cas, personne ne peut faire un plus grand compliment au mouvement situationniste que cette confirmation de Lemaître : « Je n’ai connu aucune personne qui croie au “groupe situationniste”. Les situationnistes eux-mêmes ne sont pas situationnistes ainsi qu’ils l’ont écrit plusieurs fois. Parler d’un ensemble qui n’existe pas, c’est s’attirer l’accusation de l’avoir inventé. » Mais notre seul but est exactement de l’inventer. Nous avons tout inventé jusqu’ici, et il nous reste encore à peu près tout à inventer : notre terrain est si riche qu’il n’existe presque pas encore.

Ce que nous allons inventer, c’est l’activité situationniste elle-même. Et aussi sa définition. Lemaître, qui a la balourdise de glisser dans son pamphlet un bon nombre de propositions, d’avances et d’appels du pied parfaitement vains, prétend : « Les situationnistes et mon groupe pouvons peut-être arriver à nous entendre spirituellement sur le terrain de la “situation”, autant que mes censeurs adhéreront à ma conception éthique du Créateur d’éléments — supérieur au constructeur productif des moments de la vie — et à la vision des situations culturelles intégrales, aboutissements de la Créatique — et non simplement ludiques. » J’ai déjà montré que nous avons des buts exactement opposés aux siens. Toutes les options de Lemaître sont à rejeter.

Dans une note (p. 80) où il nous enseigne l’importance d’Einstein, Le maître a l’audace d’ajouter que « le temps est une notion extrinsèque à la situation ». Nous, cependant, à mesure que nous avançons dans l’étude des données situationnistes, nous trouvons que la question se pose d’inventer, au-delà des connaissances topologiques actuelles, une situlogie, une situgraphie, et peut-être même une situmétrie.

Lemaître s’émerveille qu’il y ait une culture scandinave distincte de l’Oc cident classique. La culture scandinave, c’est avant tout la culture de l’oubli, la culture oubliée et sans histoire, ininterrompue depuis l’âge de pierre, plus vieille même et plus immobile que la culture chinoise. Qu’est-ce que je peux citer de mes ancêtres, avec un si pesant héritage d’oubli ?

Je suis l’homme sans aucun mérite. Mais je suis en même temps assez malin. Les journalistes, et autres assommeurs professionnels au service de l’ordre existant, nous appellent une « génération abattue », et s’étonnent de ce que leurs coups, leur mépris, leur refus absolu de nous laisser l’occasion de manger même aussi mal qu’un ouvrier non-qualifié en chômage, aient pu nous endurcir à ce point que nous refusons de donner de gros baisers aux matraqueurs au moment où ils commencent à nous trouver intéressants. Je me rappelle l’époque du mouvement Co bra, quand C.O. Götz constatait que nos camarades allemands devaient vivre pour un dixième de ce que coûtait un prisonnier quelconque de la République Fédérale. Je connais les conditions plus qu’indignes dans lesquelles le mouvement lettriste a dû réaliser les remarquables travaux de son époque créative. Et cela continue. Un artiste allemand, dont son pays ne va pas manquer de tirer la plus grande gloire, il y a deux ans encore n’avait pas d’autre domicile que les wagons vides dans la gare de Munich. Moi aussi, quand j’ai découvert des structures systé matiques dans la tendance situationniste, j’avais compris qu’il y avait là une méthode qui, exploitée en secret par nous, pourrait nous donner une grande puissance sociale directe, et qui nous laisserait le loisir de venger bien des insultes. Je n’ai même pas hésité à expliquer cette perspective à Guy Debord, qui a nettement refusé de la prendre en considération, ce qui m’a obligé à rendre publiques mes remarques. Il m’a dit alors qu’il fallait laisser ces méthodes aux gens comme Pauwels et Bergier, et les vieilles filles mystiques, que les petites connaissances oc cultées ravissent. Tout ce monde rêve d’en revendre les échos, comme faisait Gurdjieff, à des disciples fortunés. Je sais, après réflexion, que je serais arrivé à la même attitude, exactement, qui est dans la logique de tout mon comportement jusqu’aujourd’hui ; et, du reste, la raison de notre collaboration dans l’I.S.

Or, « on pourrait concevoir mon hésitation à l’idée de livrer à la foule incohérente le secret des secrets, la création des créations », écrit Lemaître (p. 7), qui défend d’autant plus son droit au secret qu’il s’agit du secret de l’organisation de son néant « créatique ». Il se justifie par l’exemple des secrets atomiques, et autres. En fait, le secret des méthodes transforme l’art en artisanat, en techniques exclusives de reproduction de normes qui viennent de plus loin. Lemaître est un partisan conscient de cette survivance de la confrérie artisanale. On y accède en faisant reconnaître un chef-d’œuvre mémorable. Ainsi Lemaître a gardé un faible pour le premier film de Debord, uniquement parce qu’il ne l’a pas compris. Il le place froidement « dans la liste des dix meilleures œuvres de l’histoire du cinéma ». C’est lui qui souligne (p. 25).

Lemaître me reproche aussi d’avoir déclaré qu’il était fini. Il affirme qu’il est vivant. C’est vrai ; et je n’ai pas dit qu’il était mort. J’ai dit qu’il était dans le coma (dans son système). Ce qui durera probablement autant que lui. L’appropriation patiente de secrets de maîtrise — surtout quand il s’agit d’une maîtrise décrétée arbitrairement par un individu — garantit évidemment que l’on est capable de produire dans ces normes une marchandise très particulière. Mais nullement que le désir de qui que ce soit vienne jamais valoriser cette production.

Je pense, comme Lemaître, que l’homme « qui a apporté et défini l’abstrait » est Vassili Kandinsky (p. 111). Mais je ne pense pas comme lui qu’il fut un « initiateur artistique », ni que je suis un peintre abstrait. Je n’ai jamais fait que des peintures anti-abstraites suivant un courant qui est d’abord celui de Hans Arp et Max Ernst, ensuite de Mondrian et Marcel Duchamp. Kandinsky, dans Von Punkt über Linie zur Fläche, avait aligné l’art moderne sur la perspective de la géométrie euclidienne, alors que les novateurs mentionnés ici avançaient vers une géométrie inverse, allant du cosmos polydimensionnel à la surface, et de la ligne jusqu’au point. La technique du dripping painting révèle l’absurdité de l’attitude de Kandinsky. Si l’on travaille tout près de la toile, l’écoulement des couleurs fait des surfaces, des taches ; mais si l’on met une distance entre la toile et la source de l’écoulement, la couleur se met à faire des lignes. Mais si l’on ménage encore plus de distance, la couleur se divise en petites gouttes qui ne font que des points. C’est exactement comme les éléments dans la perspective. Ils commencent comme des masses et disparaissent à l’horizon comme des points. Kandinsky commençait dans l’horizon, dans l’abstrait, pour arriver où ? Moi j’ai commencé dans le présent immédiat, pour arriver où ?

4

Les pensées et observations en sont entièrement neuves ; les citations n’ont pas encore été faites ; le sujet est d’une extrême importance, et traité avec infiniment d’ordre et de clarté. Il m’a coûté beaucoup de temps, et je vous prie de l’accepter et de le considérer comme le plus grand effort de mon génie.

Jonathan Swift. Irréfutable Essai sur les facultés de l’âme.

Si, comme l’affirme Lemaître, le temps était une notion extrinsèque à la situation, la situlogie serait en tant qu’étude de l’unique, de la forme, identique à la morphologie. Mais on peut justement dire que la situlo gie est une morphologie du temps, puisque tous sont d’accord pour définir la topologie comme étude de la continuité, qui est la non-division dans l’étendue (espace) et la non-interruption dans la durée. Le côté morphologique dans la situlogie est inclus dans cette définition : ce qui concerne les propriétés intrinsèques des figures sans relation à leur environnement.

L’exclusion des cessations et des interruptions, la constance d’intensité et le sens unique de propagation des processus, qui définissent une situation, excluent aussi la division en plusieurs temps que Lemaître prétend possible. Mais la confusion des idées chez un illettré comme Lemaître est bien plus pardonnable que celle qui règne entre les topo logues professionnels ; et qui nous oblige à nous éloigner du domaine purement topologique pour inventer une situlogie plus élémentaire. Cette confusion s’introduit justement dans la formule de l’orientabilité qui, en réalité, n’est que l’adaptation à la dimension du temps. E.M. Pat terson explique que « l’idée d’orientabilité dérive de l’idée physique qu’une surface peut avoir un ou deux côtés. Supposons qu’autour de chaque point d’une surface — à l’exception des points en bordure (boundary), s’il y en a — on dessine une petite courbe fermée dans un sens défini, ou bien dans le sens de rotation des aiguilles d’une montre ou bien dans le sens contraire, attaché à ce point. À ce moment, la sur face est dite orientable s’il est possible de choisir le sens des courbes, de manière à ce qu’il soit le même pour tous les points assez proches l’un de l’autre. Sinon, la surface est dite non-orientable. Toutes les surfaces à un seul côté sont non-orientables. » Ce mélange de géométrie et de physique est parfaitement illégitime. Il est facile de prouver qu’une sphère ne possède qu’une seule surface, et un anneau pareillement ; que le cône possède deux surfaces, le cylindre trois, etc., mais logiquement une surface ne peut avoir qu’un seul côté.

En tout cas, une surface à deux côtés n’est pas topologique, parce qu’il y a rupture de continuité. Mais la raison pour laquelle on s’est mis sur la fausse piste de la double surface à deux côtés est évidente : parce que cela permet de lier la topologie à la tendance générale de la géométrie : la recherche des égalités, ou des équivalences. On explique que deux figures sont topologiquement équivalentes ou homéomorphes, si chacune d’elles peut être transformée en l’autre par une déformation continue. Ceci veut seulement dire qu’il n’y a qu’une seule figure en transfor mation : la situlogie est la morphologie transformative de l’unique.

La plus grave erreur qui s’introduit en adaptant la perspective classique de la géométrie dans la topologie, c’est l’adaptation aux distinctions classiques de la géométrie suivant le nombre de coordonnées en to pologie linéaire, topologie des surfaces et topologie des volumes. Ce qui est impossible et ridicule, si l’on veut appréhender l’élémentaire de la situlogie, parce qu’il y a justement équivalence entre point, ligne, surface et volume dans la topologie, tandis que dans la géométrie il y a distinction absolue. Cette confusion se reflète clairement dans les réflexions sur la bande de Mœbus, qui est dite posséder « deux surfaces sans homéomorphie », ou représenter « des surfaces à un seul côté », sans arrière et avant, sans extérieur et intérieur. Ce phénomène peut même conduire des gens à imaginer que la bande de Mœbus ne possède qu’une seule dimension, ce qui est parfaitement absurde, parce que l’on ne pourrait pas faire une bande de Mœbus avec une corde, et encore moins avec une ligne. Ce qui est le plus intéressant dans la bande de Mœbus est justement le rapport entre les deux lignes des bords parallèles.

Il est possible d’étudier des équivalences géométriques, des congruences et des similitudes d’une bande de Mœbus, si on se rend compte d’un fait précis : la longueur d’une bande de Mœbus peut être infinie par rapport à sa largeur mais ne peut pas être plus courte qu’une cer taine proportion calculable en relation avec cette largeur. C’est aux mathématiciens de construire et de calculer cette bande de Mœbus aux limites minimales. Une fois qu’elle sera construite, on découvrira que l’on est devant un objet où la ligne qui marque la largeur de la bande sur un point pris au hasard fait un angle parfaitement droit avec la même ligne dessinée sur la partie opposée de la bande, cependant que les deux mêmes lignes sont parallèles, si la bande est unie en cylindre. La même ligne qui, à un point, représente l’horizontale, représente à un autre point la verticale. Il y a donc trois dimensions spatiales sans qu’il y ait de l’espace si la bande n’est pas aplatie. Voilà l’étrangeté de la bande de Mœbus. Deux bandes de Mœbus de ce genre peuvent ainsi toujours être mises en similitude, et avec la même largeur de bande, en congruence.

Il semble que personne jusqu’à maintenant n’a remarqué le compor tement étrange de toutes les figures et formes topologiques dans leur rapport avec le système de coordination spatiale (verticale, horizontale, profondeur) dans lequel elles jouent, les faisant naître, les faisant disparaître, les transformant de l’une en l’autre. Pour la géométrie euclidienne, le système des coordonnées est la base donnée. Pour la situlogie, non, parce qu’elle crée et défait les coordonnées à volonté. Ainsi la géo métrie euclidienne a dû dépasser toutes considérations situlogiques pour prendre comme point de référence le système des coordonnées à angle droit qui est le schéma de la loi du moindre effort. René Huygues montre, dans son ouvrage L’Art et l’Homme, que c’est avec le développe ment de l’industrie des métaux, après l’époque agraire du néolithique, que se produit la division entre deux styles, celui de Hallstadt et celui de la Tene, qui n’est autre que la division entre la pensée géométrique et la pensée situlogique. À travers les Doriens la pensée géométrique s’est implantée en Grèce, donnant naissance à la pensée rationaliste. La tendance contraire a fini en Irlande et en Scandinavie.

Walter Lietzmann note, dans son livre Anschauliche Topologie : « Dans l’art, par exemple à l’âge viking, on employait volontiers l’entrelac comme ornement. J’ai devant moi une photo du jardin des nœuds de Shakespeare à Stratford-on-Avon, dans lequel on présente de petits ar rangements de fleurs en forme de nœuds ... Qu’est-ce que Shakespeare a à voir avec les nœuds ? Je ne suis pas capable de le dire. Peut-être s’agit-il d’une erreur, ou plutôt d’une confusion voulue avec le thème du labyrinthe. Chez lui, il en est deux fois question : dans Le songe d’une nuit d’été (acte II, scène 1), et dans La Tempête (acte III, scène 3). »

Il n’y a pas d’erreur possible. James Joyce, dans Finnegans Wake, en prononçant la phrase absurde « No sturm, no drang », avait surmonté l’ancien conflit entre classicisme et romantisme, ouvert une piste vers la réconciliation entre passion et logique. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une pensée, une philosophie et un art qui se conforment à ce qui est projeté dans la topologie, mais ceci n’est réalisable qu’à condition de remettre cette branche de la science moderne sur sa voie originale : celle de « l’analysis situs » ou situlogie. Hans Findeisen, dans son Shamanentum, indique que le chamanisme, qui survit encore chez les Lapons, trouve ses origines dans l’esprit des peintres des cavernes à l’âge interglaciaire, et il est assez significatif que l’ornement qui caractérise la présence lapone soit l’entrelac simple. La connaissance des secrets to pologiques a toujours été indiquée par la présence de signes de nœuds, de cordes, des entrelacs, des labyrinthes, etc. Et les tisserands depuis l’antiquité ont d’une façon curieuse transmis un enseignement révo lutionnaire dans des formes plus ou moins bizarres, mystificatrices et détournées. Histoire trop connue pour avoir été étudiée sérieusement. On remarque la perversion là-dedans, et non le renversement.

Le rapport que les écrits de Max Brod établissent entre Kafka et l’astro nome danois Tycho Brahé est aussi profond que le rapport entre Shakespeare et Hamlet : et leur présence à Prague qui, depuis l’époque de la Tene rayonne de pensée topologique, et qui parvient à dépasser même le baroque dans le sens topologique, est aussi naturel que les résultats étonnants que Kepler a pu extraire des calculs de Tycho Brahé, en les adaptant à la méthode de la géométrie et des mathématiques classiques, ce qui était impossible pour Tycho Brahé lui-même. Ceci montre une fois de plus que la topologie reste la source de la géométrie, et que le processus contraire est impossible. Ceci indique aussi l’impossibilité d’expliquer la philosophie de Kierkegaard comme une succession de la philosophie de Hegel. L’influence de la pensée scandinave dans la culture européenne est incohérente et sans suite permanente, comme la pensée même de l’absurde. De sorte que l’on ne peut s’étonner que ce soit toujours un secret, ce fait qu’il existe une tradition philosophique scandinave, parfaitement distincte du pragmatisme anglais, de l’idéalisme allemand et du rationalisme français, qui structure la tendance de Ole Roemer, H.C. Oersted, Carl von Linne et tout le reste. Les Scandinaves eux-mêmes ignorant la logique de base de cette cohérence profonde et cachée, c’est d’autant plus ignoré par les autres. J’ai le plus grand mépris pour toutes les idées sur les bienfaits du savoir. Dans la situation actuelle en Europe, il me semble pourtant qu’une ignorance à ce sujet peut présenter un danger. Ainsi, je considère que le fait pour Swedenborg et Novalis d’avoir été des ingénieurs des mines est plus important que les postulats hasardeux d’un Jaspers qui permet de leur coller un diagnostic de folie schizophrénique sur le dos. Ce n’est pas parce que ce fait peut être établi d’une façon scientifique, mais parce que c’est un métier à base de pensée topologique, comme celui des tisserands, et ce fait peut nous amener à des observations précieuses pour l’établissement d’une situlogie.

Mais tout ceci n’est présenté que comme une technique possible, subordonnée au travail de l’I.S., dont on voit facilement les alliés et les ennemis. Quand Bergier et Pauwels proposent, en sortant leur livre Le matin des magiciens, d’organiser un institut de recherches de techniques occultes, pour la fondation duquel ils demandent de l’aide ; et la formation d’une société secrète dominante réservée à ceux qui sont aujourd’hui en mesure de manipuler les divers conditionnements de leurs contemporains, les situationnistes rejettent cette proposition avec la plus grande hostilité. Nous ne saurions en aucun cas collaborer à une telle entreprise, et nous n’avons aucun désir d’aider à son financement.

« L’égalité est de toute évidence la base de la géométrie métrique », comme dit Gaston Bachelard dans Le nouvel esprit scientifique. Et il nous apprend : « Quand Poincaré eut démontré l’équivalence logique (les diverses géométries, il affirma que la géométrie d’Euclide resterait toujours la plus commode, et qu’en cas de conflit de cette géométrie avec l’expérience physique, on préférerait toujours modifier la théorie physique que de changer la géométrie élémentaire. Ainsi Gauss avait-il prétendu expérimenter astronomiquement un théorème de géométrie non-euclidienne : il se demandait si un triangle repéré sur les étoiles et par conséquent d’une énorme superficie manifesterait la diminution de surface indiquée par la géométrie lobatchewskienne. Poincaré n’admettait pas le caractère crucial d’une telle expérience. »

Le point de départ d’une situgraphie, ou d’une géométrie plastique, doit être l’analysis situs développée par Poincaré, et poussée dans le sens égalitaire sous le nom de topologie. Mais tout discours sur des égalités est évidemment exclu, s’il n’y a pas au moins deux éléments à égaliser. Ainsi l’équivalence ne nous apprend rien sur l’unique, ni sur la polyvalence de l’unique, qui est en réalité le domaine essentiel de l’analysis situs, ou topologie. Notre but est d’opposer une géométrie plastique et élémentaire à la géométrie égalitaire et euclidienne, et avec l’aide des deux, d’aller vers une géométrie des variables, la géomé trie ludique et différentielle. Nous voyons dans l’appareil de Galton, qui fait apparaître expérimentalement la courbe de Gauss (voir figure dans le premier numéro d’Internationale Situationniste), le premier contact situationniste avec ce problème. Et même si ma façon intuitive de traiter la géométrie est nettement anti-orthodoxe, je crois avoir ouvert un chemin, jeté un pont à travers l’abîme qui séparait Poincaré et Gauss quant à la possibilité de combiner la géométrie avec la physique, sans renoncer à l’autonomie de l’une ni de l’autre.

Tous les axiomes sont des fermetures à l’encontre de possibilités non désirées, et contiennent par ce fait une décision volontaire illogique. L’illogique qui nous intéresse à la base de la géométrie d’Euclide se joue entre les axiomes suivants : — les choses qui se superposent l’une à l’autre sont égales ; — le tout est plus grand que la partie. — Cette ab surdité se voit par exemple au moment où nous commençons à appliquer la définition de la ligne, longueur sans largeur.

Si l’on superpose deux lignes, l’une égale à l’autre, il doit résulter ou bien deux lignes parallèles (ce qui montre que l’égalité n’est pas parfaite et absolue, ou que la superposition ne l’est pas) ; ou bien l’union des lignes en une seule. Mais si cette ligne est plus longue qu’une seule des lignes, ou si elle a acquis de la largeur, c’est que les lignes n’étaient pas égales. Mais si les lignes sont absolument égales, le tout n’est pas plus grand que la partie. Ceci est d’une logique indiscutable, mais si c’est vrai, nous sommes dans l’absurdité puisque la géométrie métrique est basée justement sur l’axiome que le tout est plus grand que la partie.

On compte dans la géométrie métrique avec l’idée que deux grandeurs égales sont identiques. Mais deux choses ne peuvent jamais être identiques, parce que cela veut dire que ce serait une seule chose. Si l’on doit identifier un assassin devant un juge, il ne suffit pas que ce soit un individu exactement pareil à celui qui a commis le crime, son frère jumeau ne peut pas le remplacer dans cette circonstance. On peut être sûr qu’il n’y a pas d’égaux, pas de répétition, comme dans l’expérience des ponts de Königsberg. Dans la géométrie, une identité de grandeur et de position exclut toute considération quantitative. Mais comment est-il possible de réduire un nombre infini de lignes de grandeurs égales en une seule ligne, qui n’est pas plus grande qu’une seule de ces lignes, par superposition ; alors qu’il est impensable de diviser une ligne en deux, égales toutes deux à la ligne divisée ?

Si l’on déplace une ligne de sa position, en même temps qu’on la laisse dans sa position, on ne crée pas deux lignes, mais une surface. La superposition, qui démontre que deux lignes sont égales, ne peut être pratiquée sans que la dualité disparaisse : on ne peut plus égaler. Une seule ligne est égale à rien. Ce qui prouve que l’idéalisme absolu de cet te formule de l’absence d’épaisseur dans la ligne d’Euclide n’a aucune réalité.

Si l’on modernise le procédé en employant la formule de congruence, ou d’une identité de grandeur et forme, en exceptant la position dans l’espace, la preuve par superposition n’est plus possible.

Nous pouvons réduire mille points en un seul point par superposition, et ce point est égal à un des mille points. Mais on ne peut pas multiplier un point en le laissant à sa place, et le déplacer en même temps. Cela ferait une ligne. Mais le volume ? On ne peut superposer deux volumes identiques que dans l’imaginaire. On peut le faire seulement avec deux volumes fantomatiques, sans volume réel. Ce caractère abstrait est la force et la faiblesse de la géométrie d’Euclide. Le manque d’abstraction dans la topologie n’est qu’une faiblesse.

Mille fois zéro ne font que zéro, et de zéro on ne peut rien extraire. L’emploi de la géométrie d’Euclide est dans ce sens unilatéral et irréversible : est orienté. Et toutes les géométries, à part une situgraphie, le sont de même. L’orientation est un concept linéaire, et une droite orientée s’ap pelle aussi une demi-droite, parce qu’elle signifie un parcours, et ce sens que l’on a choisi est appelé son sens positif. Le point zéro choisi quelque part sur la ligne est fixé comme point de commencement. Une droite orientée n’est ainsi pas une ligne en soi, mais la combinaison d’une ligne et d’un point. Un plan orienté est un plan dans lequel est choisi un sens de rotation dit direct, et ce plan aussi est lié à un point, le centre de rotation, qui pourrait permettre l’établissement d’un axe de rotation en angle droit avec le plan en rotation.

L’espace est orienté lorsqu’autour de chaque axe de l’espace est associé un sens de rotation, dit sens direct de l’espace. Cet appareillage permet tout ce que l’on appelle mesure. Mais en quoi consiste une mesure ? C’est le plus curieux dans cette affaire. Toutes les mesures d’unités égales, soit de longueur, soit de largeur, hauteur, masse, temps ou n’importe quelle unité dérivée de ces notions de base, consistent dans l’indication de leur étendue indiquée sur une demi-ligne, une demi-dimension spatiale, divisée en intervalles égaux, orientés d’un point zéro vers l’infini. Cette demi-ligne ne semble pas avoir besoin d’être droite, mais peut être inscrite sur la circonférence d’un cercle. Si l’étendue dépasse plusieurs circulations, celles-ci deviennent les intervalles d’une étendue, ligne ou cercle plus grands. Voici le principe auquel toute mesure possible se ramène en fin de compte. Aucune mesure ne peut expliquer quoi que ce soit en dehors de cette limite d’un développement sur une demi-ligne.

La géométrie euclidienne et analytique se développe dans son discours classique lui-même suivant l’orientation d’une demi-ligne. On commence avec le point sans dimension spatiale, on l’avance, et cela trace une ligne. On avance la ligne en direction perpendiculaire à son étendue, et l’on a une surface, avec laquelle on procède de la même façon pour créer le volume. Mais ce mouvement orienté qui d’un point fait une ligne, une surface et un volume, ce mouvement en soi, n’entre pas dans les considérations géométriques dans ses rapports avec les dimensions spatiales. L’illogique est évident. L’acte de superposition aussi est impossible sans le mouvement, mais à partir du moment où tous les mouvements nécessaires pour établir la géométrie classique sont mis en cause, on ne peut plus parler de phénomènes purement spatiaux, et pourtant le mouvement est là depuis le début. On peut se demander si le temps ne possède qu’une seule dimension, ou si dans le futur on ne sera pas obligé d’appliquer au temps au moins trois dimensions pour pouvoir arriver à des explications plus homogènes de ce qui se passe. C’est à voir. Mais une chose est certaine : le temps peut être réduit à une demi-dimension, ou à une longueur orientée, donnant un instrument de mesure. Une autre question est donc de savoir si ce que nous ap pelons « temps » dans sa définition scientifique, comme mesure de la durée, et qui est la forme sous laquelle le temps entre dans la théorie de la relativité, n’est pas exactement le fondement de la notion de l’orientation, ou de la demi-ligne.

La géométrie orientée peut, à cause de son orientation, ignorer les no tions du temps inhérentes à son système. Mais, pour prendre conscience du rôle du temps et de son rôle réel en rapport avec les trois dimensions spatiales, nous sommes obligés d’abandonner le chemin de l’orientation en demi-ligne, et de fonder une homéomorphie unitaire.

Quand nous voulons employer l’expression dimension, nous sommes immédiatement devant le problème de son interprétation et définition exactes. Une dimension peut être définie d’une façon logique comme une étendue sans commencement ni fin, ni sens ni orientation, un infini, et il en est de même avec l’infini dans la dimension du temps. C’est l’éternité. L’étendue d’une des trois dimensions spatiales représente une surface, une étendue sans commencement ni fin. Si le système de mesure linéaire ne peut mesurer que la demi-ligne, le système de mesure à deux coordonnées à angle droit ne peut donner la mesure spatiale que pour les figures inscrites dans le quart d’une surface, et les informations de mesure tridimensionnelles sont encore plus pauvres puisqu’elles sont inscrites dans le huitième d’une sphère, à partir de l’angle de mesure à 90 ° des trois coordonnées orientées dans la même direction. Pour éviter cette réduction perpétuelle des connaissances, nous procéderons dans le sens inverse.

Identifier, pour le témoin du crime, c’est définir le suspect comme l’unique possible. Mais l’homéomorphie nous pose des problèmes divers, qui d’une façon simple peuvent être figurés ainsi : maintenant ce n’est plus l’assassin qu’il s’agit d’identifier, mais la pauvre victime que la brute a volontairement écrasée plusieurs fois avec sa voiture. Il a un aspect qui diffère d’une façon tragique du bonhomme que l’on a connu de son vivant. Tout est encore là, mais rudement déplacé. Il n’est plus le même, et pourtant c’est bien lui. Même dans sa décomposition, on peut l’identifier. Pas de doute. Ceci est le champ d’expériences homéomorphes, la variabilité d’une unité.

Ici le champ d’expérience situlogique se divise en deux tendances op posées, la tendance ludique et la tendance analytique. La tendance de l’art, du spinn et du jeu, et celle de la science et de sa techniqus. La création des variabilités dans une unité, et la recherche de l’unité entre les variables. On voit bien que notre assassin a choisi la première voie, et que les identificateurs doivent rejoindre la dernière, qui limite le domaine à l’analysis situs, ou topologie. La situlogie, dans son déve loppement, va donner une impulsion décisive aux deux tendances. On peut prendre un exemple à nouveau avec le réseau représenté par le dispositif de Galton. Comme appareil de jeu, cette machine, qui fait tilt, se trouve dans la plupart des bistrots de Paris ; et comme possibilité de variabilité calculée, c’est le modèle de tous les réseaux téléphoniques.

Mais c’est le côté créatif, qui précède le côté analytique dans la situlogie générale et élémentaire : les situationnistes seront les écraseurs de toutes les conditions existantes. Nous allons donc commencer notre démonstration en reprenant la méthode de notre criminel. Mais pour éviter de faire de ce procédé un drame sanglant, nous le plongeons dans un monde parfaitement imaginaire et abstrait, comme Euclide.

Nous commençons par prêter à un objet la qualité d’une homéomor phie parfaite, une qualité absolue et pratiquement inexistante, comme l’absence d’étendue spatiale qu’Euclide prêtait à son point. Nous attribuons à une boule parfaitement sphérique et d’un diamètre précis une plasticité absolue. Elle peut être déformée de toutes les façons sans jamais être rompue, ni trouée. Notre but est clair devant cet objet d’une symétrie tridimensionnelle parfaite. Nous allons l’aplatir complètement pour le transformer en une surface à deux dimensions et trouver le chiffre de leur équivalence homéomorphe. Nous allons diminuer la hauteur de cette sphère en dix réductions égales jusqu’au zéro, et calculer l’échelle d’agrandissement des deux diamètres correspondant aux diminutions enregistrées du troisième au fur et à mesure que la boule se transforme de plus en plus en une surface. Le dernier chiffre peut être déduit des neuf précédents. Il est évident que l’on ne peut pas arriver à l’infini, puisque le même procédé avec une boule cinq fois plus grande doit donner une surface au moins cinq fois plus grande, et deux infinis avec une différence de taille mesurable, cela dépasse la logique (sauf celle de Lemaître quand il parle d’éternité). Le travail pratique de calcul lié à cette expérience, nous le laissons aux mathématiciens — s’ils n’ont rien de mieux à faire.

Nous n’avons pas fini. Nous choisissons une diagonale dans cet immense crêpe sans épaisseur, et commençons à allonger la surface exacte ment de la même façon que dans l’expérience précédente, pour aboutir à une ligne sans épaisseur, en faisant les calculs aussi de la même façon. Ainsi nous avons l’équivalence homéomorphe exprimée en chiffres entre un objet à trois, deux et une seule dimension, et tout le monde peut commencer à protester. Les plus intelligents patienteront, en disant qu’Euclide commençait avec un point. Comment réduire cette ligne immense à un seul point ? Je ne peux que retourner à la sphère. Ceci serait vrai si la situlogie était un phénomène uniquement spatial et positionnel.

Einstein a expliqué que si une ligne pouvait atteindre la vitesse de la lumière, elle rétrécirait jusqu’à disparaître complètement en tant que longueur, dans le sens du parcours, cependant qu’une horloge à cette vitesse s’arrêterait tout à fait. C’est ce que nous allons faire. Comme cela toute l’affaire est réglée. Le seul inconvénient, mineur, de ce procédé spectaculaire est invisible, c’est que je ne peux plus rentrer en possession de mon point, qui file à travers l’univers. Si je pouvais transformer ce mouvement à travers l’espace en rotation sur place, je serais de nouveau plus ou moins maître de mon point.

Einstein déclare que « l’espace et le temps conçus séparément sont de venus des ombres vaines, et seule une combinaison des deux exprime une réalité. » C’est à partir de cette observation que j’ai ailleurs précisé que le point d’Euclide, ne possédant pas de dimensions spatiales et, parce qu’il est dans l’espace, devant pourtant représenter une dimension quelconque, représentait au moins la dimension du temps intro duit dans l’espace. Et d’autant plus qu’il est impossible de fixer un point sans durée dans l’espace. Sans durée, il n’y a pas de position.

Mais pour que ce point puisse posséder la qualité du temps, il doit posséder la qualité du mouvement et puisque le point géométrique ne peut pas se déplacer dans l’espace sans faire une ligne, ce mouvement doit être une rotation, ou évolution autour de soi-même. Si ce mouvement doit être continu, il ne peut pourtant pas posséder un axe ni une direction spatiale ; et de plus, ce tourbillon ne peut pas occuper le moindre espace. Si cette définition du point est plus riche et positive que celle d’Euclide, ceci n’en semble pas moins abstrait. Mais de puis que j’ai appris qu’il y a un géomètre grec, Héron, qui avait inspiré à Gauss une définition de la ligne droite comme une ligne qui tourne autour d’elle-même en tant qu’axe sans qu’il y ait aucun déplacement des points qui la composent ; et que bien des gens conviennent que c’est la seule chose positive qui ait jamais été dite au sujet d’une ligne droite, je me sens sur la bonne route.

« Le vulgaire voit dans une marchandise une marchandise, au lieu d’y voir un moment de la lutte de classe cristallisé ; il voit dans les défauts des marchandises des défauts, au lieu d’y voir la résultante d’un conflit d l’ouvrier avec lui-même, de l’ouvrier avec l’exploitation. »
Pierre Chaulieu, « Sur le contenu du socialisme » (Socialisme ou barbarie, nᵒ 22).

Mais un axe ne peut avoir une rotation que dans un sens. Il faut l’arrêter pour lui donner une rotation dans le sens contraire, cependant qu’un point en rotation, par un changement continu de son axe de rotation, peut être amené à une rotation dans le sens contraire, dans n’importe quel sens. De sorte que la ligne droite peut s’expliquer ainsi : si on fait la connexion entre deux points en rotation au hasard, ils sont obligés de faire leur révolution dans le même sens et avec la même vitesse, le plus rapide étant freiné et le plus lent accéléré.

Tous les points de la ligne ont ainsi acquis une présence dans une dimension spatiale, équivalant à une perte de liberté de mouvement, le quel est devenu orienté dans l’espace.

Si nous ne voulons pas rester avec cette définition orientée et positive de la ligne sur les bras, il faut vite inventer une définition plastique. Pour comprendre celle-ci, il faut bien se mettre dans la tête que la géométrie plastique ne met pas l’accent sur le caractère infini des dimensions, mais sur leur caractère d’une présence dans un espace et un temps généraux, qui peuvent être finis ou infinis, mais qui sont primaires en rapport avec tous les objets que l’on veut étudier quant à leur étendue. Chaque volume, chaque surface, chaque segment de ligne ou morceau de temps fait partie, ou est extrait, de la masse générale de l’espace et du temps universels. Dans l’analyse, par exemple, d’un segment linéaire dans la géométrie égalitaire d’Euclide, on fait ainsi abstraction de ce caractère « infini » de la ligne. On découpe un morceau en oubliant le reste. Dans la géométrie unitaire, ce n’est pas possible. Une ligne n’est pas une suite ininterrompue de points, parce que les points ont perdu quelque chose pour pouvoir établir une ligne. Dans un segment de ligne, il n’y a que deux points qui peuvent être observés des deux bouts de la ligne. Mais comment expliquer qu’il y ait sur un segment de ligne deux, et pas un seul point zéro, comme dans la demi-ligne ? L’unique explication possible c’est qu’un segment de ligne, avec deux bouts zéro, doit être composé de deux demi-lignes superposées, avec des points zéro croisés, allant en sens opposés. Un segment de ligne est ainsi une ligne à double parcours aller-retour, et d’une longueur double de la distance entre les deux bouts polarisés ou en contrepoint. Ceci est une base pour la géométrie plastique, ou dialectique. Suivant cette optique, chaque volume déterminé est un volume fragmenté dans le volume général, ou l’espace universel, par une surface : comme chaque surface déterminée est un fragment de la surface universelle distinguée par des lignes ; et chaque section de ligne un fragment linéaire déterminé par des points ; et chaque point un moment dans le temps, déterminé par sa durée.

La surface spécifique qui détermine un volume, la surface volumineuse, s’appelle récipient, forme, etc. Et possède dans son fonctionnement, comme séparation entre deux volumes, le caractère d’une opposition entre interne et externe ; comme la séparation par une ligne de superficie oppose le devant et le derrière, et comme le point sur la ligne distingue les sens positif et négatif de parcours. Ces indications n’ont ainsi de sens que dans le rapport entre deux systèmes dimensionnels, dans la même combinaison des coordonnées. Le problème devient plus complexe quand on commence à jouer avec plusieurs systèmes de coordination, en rapport l’un avec l’autre, ce que l’on appelle la géométrie projective, dont l’exemple le plus connu est la perspective centrale.

Pour bien comprendre non seulement le système des projections, mais le système de l’objectivation en général, il faut voir comment on crée des dédoublements de systèmes de coordonnées, et lequel est le système initial, primaire. Le système de coordination primaire à toute observation, c’est le système de coordonnées inhérent à l’observateur lui-même, ses coordonnées subjectives. Ordinairement, on ignore ce préalable élémentaire de l’observation. Les coordonnées de l’individu sont nommées devant, derrière, haut, bas, gauche et droite ; et elles jouent un rôle énorme pour l’orientation, pas seulement dans la science, mais d’une façon primordiale dans l’éthique, l’orientation sociale, où l’individu est tiré à gauche et puis à droite, basculé en avant, toujours en avant par le progrès, poussé en arrière et pressé vers l’ascension et les carrières de la hauteur, pour être enfin porté sous terre. La direction de la droite est la direction du moindre effort, de la ligne droite, la direction dite juste ou rationnelle ; et à l’opposé, la gauche est par nature la direc tion anarchique du jeu, du spinn ou du plus grand effort. Mais chaque fois que la gauche politique devient la direction d’un aménagement de la justice, suivant la voie du moindre effort, cette opposition manque de tension. Mais comme la direction du moindre effort indique la ligne de chute, dans notre optique des oppositions, ce doit être la direction de gauche, celle du jeu, qui représente l’ascension. C’est ce que j’ai essayé de prouver avec le renversement de la dialectique. Il se trouve que le mot droite (allemand recht, anglais right) indique dans les langues scandinaves l’ascension (högre) vers le haut, ce qui symbolise la gauche ailleurs. La confusion dans l’orientation sociale en Europe et dans son vocabulaire y gagne d’être encore plus riche et contradictoire. Ceci sont des observations purement objectives, sans aucune conséquence pro grammatique, mais qui ont eu une influence même sur les conceptions religieuses les plus élémentaires (ciel-enfer).

Les gradations métriques d’un système de coordination permettent en réalité d’établir un réseau de lignes de coordination parallèles, à distances égales. Cette mise en carreaux permet de changer, et choisir, le point zéro et les directions positives, où et comme on le veut dans le système. C’est la même chose pour la ligne et pour le système à trois coordonnées.

Ce qui nécessite quelquefois la projection, c’est que le système des coordonnées de l’objet observé est déplacé par rapport au système de coordination de base pour l’observation et la mesure. La géométrie projective indique ainsi les règles des rapports entre deux ou plusieurs systèmes de coordination, comme s’il y avait deux ou plusieurs espaces. On peut de la sorte multiplier le même espace en plusieurs, par projec tion. Mais ceci ne se justifie qu’à travers la dimension du temps.

La géométrie positive, qui travaille avec la demi-ligne, le quart de sur face et le huitième de volume, permet pourtant un autre jeu purement spatial. On peut déplacer l’angle droit formé par les deux demi-lignes négatives d’une coordination à deux dimensions, et le placer en op position à l’angle positif, et donc établir par exemple un carré. Cette opération explique pourquoi le carré peut trouver son explication dans le rapport entre la circonférence et la diagonale du cercle, cependant qu’on ne peut pas définir le cercle par un de ses détails, qui est le carré. Cette définition du carré par juxtaposition rejoint notre définition dialectique de la ligne, et montre comment la situlogie est plus immédiate que la géométrie qui se heurte toujours au problème de la quadrature du cercle.

Nous avons esquissé ici quelques conséquences des bouleversements que pourrait introduire la situlogie dans la pensée géométrique, mais il est évident à qui connaît cette matière que les conséquences ne se raient pas moindres en ce qui concerne nos concepts physiques et mé canicmes. La définition de Einstein a déjà fait comprendre que la notion que nous avons de la lumière ne se prête à aucune dimension spatiale. Mais il serait pourtant faux de considérer la lumière comme étant immatérielle. On peut reconsidérer même l’ancienne notion mystique des quatre éléments. Nous savons qu’ils n’existent pas comme phénomène absolu, mais il est pourtant étrange que la science moderne ait refusé de considérer une distinction d’états de la matière aussi prononcée qu’entre les objets solides, les liquides, l’air — ou gaz — et la lumière. Quand on voit un cube de glace fondre tout à coup et s’étendre sur la surface de la table, on pourrait conclure que l’état liquide représente la perte d’une des dimensions spatiales, remplacée par une libération d’écoulement ; que le liquide est une matière à deux dimensions spatiales. Et la constance de la tension d’une membrane d’eau semble être aussi importante dans la physique que la constante de la vitesse de la lumière. Ceci ferait envisager cette conclusion logique que les gaz ne possèdent qu’une dimension spatiale, compensée par le jeu de leur mouvement. Et s’il faut chercher un exemple de quelque chose qui ait encore moins de dimensions, pensez à Maurice Lemaître et à ses amis.

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Erstveröffentlichung im FORVM:
décembre
1960
Numéro 5, Seite 29
Autor/inn/en:

Asger Jorn:

Geboren 1914 in Vejrum (Jütland), gestorben 1973 in Aarhus. Maler, Bildhauer, Keramiker. Gründungsmitglied der Gruppe CoBrA und der Situationistischen Internationale. Er beginnt als Porträt- und Landschaftsmaler und wendet sich ab 1934 der abstrakten Malerei zu. Jorn nennt seine Kunst auch « Forschungsmethode » zur Erkundung des mythischen Kerns der menschlichen Wirklichkeit, den er in seiner Interpretation darstellt.

Licence de cette contribution:
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